JEMPY DRUCKER ET BEN GASTAUER (2/2)

Entretien avec le journaliste du Quotidien Denis Bastien

RENCONTRE DES SPORTS 

Suite et fin de notre interview croisée entre Ben Gastauer (34 ans) et Jempy Drucker (35 ans) qui continuent ici de débriefer sur leurs longues carrières et le cyclisme actuel. Le futur entraîneur et le futur kinésithérapeute continuent d’échanger à bâtons rompus.

JEMPY DRUCKER ET BEN GASTAUER (2/2)

Alors, on se revoit quand?», lancent-ils en chœur. «Quand vous vous voulez…», serions-nous tenté de répondre, tant la qualité de l’échange fut à la fois intense et décontractée. Très riche. À l’image de nos deux interlocuteurs qui sont restés comme au long de leurs carrières d’une simplicité presque désarmante. Pour rappel, la première partie fut consacrée à leurs vies actuelles de jeunes retraités, à leur avenir qu’ils sont en train de façonner. On penche davantage, pour terminer sur l’actualité du cyclisme international et national. Après l’entretien qui s’est prolongé pendant presque une heure de manière informelle sur un ton badin, on s’est d’ailleurs aperçu qu’on n’avait pas eu le temps d’évoquer Bob Jungels et son début de saison. Jempy Drucker, comme Ben Gastauer, sont unanimes. «On voit bien qu’il est de retour, il manque juste pour le moment d’un peu de confiance, il ne lui manque pas grand-chose et comme c’est un grand champion, il va le faire. Laissons-lui juste un peu de temps!» On ne voit plus rien à ajouter…

Quelle analyse portez-vous face à ce phénomène où on voit carrément des juniors arriver dans de grandes équipes pros et à 19 ans, comment par gagner de grandes courses. Ainsi, dimanche dernier, Biniam Girmay vient de remporter Gand-Wevelgem à 21 ans. Jempy Drucker : Il faut apporter du professionnalisme dès les plus jeunes, chez les débutants. Les juniors connaissent déjà beaucoup de choses sur l’entraînement, le métier de coureur cycliste professionnel. Ben Gastauer : Moi, j’ai appris ce métier de coureur professionnel au centre de formation de Chambéry. J’étais en dernière année espoirs. Après, la transition avec les pros était déjà compliquée. Et si je regarde ma première année chez les pros, c’était beaucoup moins pro qu’aujourd’hui. Cela a beaucoup évolué en dix ans. Aujourd’hui, un junior est au point au niveau des entraînements. Cela n’était pas le cas à notre époque. Pire, certains jeunes arrivaient dans l’équipe avec plus de connaissances sur les nouvelles méthodes d’entraînement que les plus anciens. J. D. : On doit en tenir compte pour la formation de nos coureurs. On n’a plus le temps d’attendre…

B. G. : Oui, il faut trouver le bon équilibre, être très tôt professionnel, mais il ne faut pas non plus oublier les études et le projet de vie. C’est d’ailleurs tout à fait possible de combiner les deux aspects, même chez les pros d’ailleurs. Et le risque existe de passer professionnel jeune et que la carrière s’arrête. On le voit avec les arrêts prématurés. On demande de vous que vous soyez très vite au niveau. Si on ne l’est pas, alors c’est compliqué de rester dans le circuit, d’autres jeunes arrivent. C’est aussi une conséquence, les équipes laissent de moins en moins le temps aux jeunes de se développer. Si on est un jeune pro, il ne faut pas se rater.

Vous-mêmes, si vous étiez passés professionnels aussi jeunes, vous n’auriez peut-être pas duré jusqu’à vos 34 (pour Ben Gastauer) et 35 ans (pour Jempy Drucker), non? On ne se brûle pas plus vite en passant professionnel très jeune? B. G. : Mentalement, c’est sûr, physiquement, pas forcément. La tendance actuelle est de moins courir au niveau du nombre de jours de course, mais par contre l’intensité est plus forte. Il faudra voir avec le temps ce que cela donnera.

J. D. : C’est clair, il n’y a plus de course de préparation aujourd’hui, toutes les courses se courent à fond. B. G. : Il n’y a pas longtemps, on avait beaucoup de jours de course, mais toutes les courses n’étaient pas si intenses. J. D. : Oui, il y a des courses où on se baladait une bonne partie des étapes. B. G. : Même sur les grands tours, on a vu le changement. Les 21 étapes se passent à bloc. Les dernières éditions, c’était comme ça, on avait l’impression que chaque jour, il y avait quelque chose qui pouvait arriver. J. D. : Oui, la moindre côte, il faut désormais la monter à fond. Bam, Bam, et on va voir! Des fois, il n’y a presque plus de tactique. B. G. : Tout le vélo a changé en effet. Tout est devenu plus professionnel, mais aussi plus intense et plus dur. J. D. : L’an passé, j’en parlais avec Elia Viviani (NDLR : le sprinteur italien qui était son ancien coéquipier chez Cofidis, est reparti chez Ineos). Il me disait qu’on serait la dernière génération de coureurs qui iraient au-delà de 30 ans. À l’avenir, les coureurs prendront leur retraite à 30 ans. Ça va venir. Si tu passes pro à 20 ans, tu fais dix ans et c’est fini. Tous les stages d’altitude, ça crée par exemple du stress pour le corps. B. G. : En fin de carrière, j’ai vu des jeunes arriver. Pour eux, c’était normal de vivre ça. Alors que pour moi, ce n’était pas normal. Les trois stages en altitude que j’ai faits ne m’ont pas apporté des résultats significatifs, donc j’avais décidé de ne plus en faire. Mais pour les jeunes, c’était normal de partir tout le temps en altitude et même de faire de la tente hypoxique à la maison. Pour moi, c’était hors de question de faire ça! Je disais aux jeunes, moi je ne vais pas faire de camping avec ma femme à la maison (il rit). C’est hors de question. Eux, ils ont appris le vélo comme ça, mais pas moi…

J. D. : Oui, ma femme m’avait prévenu, tu ne vas mettre une tente dans la chambre, tu n’es pas fou (il rit)?. Elle avait raison. Il y a des sacrifices à faire et aussi des limites. Il y a des choix à faire et je ne regrette pas les miens. B. G. : J’ai vécu le vélo comme je voulais, mais aujourd’hui, cela ne serait plus possible. On était dans la bonne génération. On pouvait profiter. J. D. : Oui on pouvait prendre une bière après une course, aujourd’hui, cela n’existe plus comme ça. Je me souviens de Roubaix 2017 que Greg (Van Avermaet) vient de gagner. Le soir, on était assis sur la table jusqu’à 22 h à refaire la course. Aujourd’hui, tout le monde aurait le nez dans son téléphone, sur son compte Instagram et son fil Twitter. Il n’y a plus de discours. Nous, on a connu l’ancienne génération et sur la fin, on pouvait se demander : « mais qu’est-ce que je fais ici? ». B. G. : Moi, lors des voyages en TGV, on se retrouvait dans le wagon-bar, à la fin, ce n’était plus le cas. Chacun restait dans son coin. J. D. : Même dans les chambres, chacun regarde sa série Netflix.

Finalement, vous êtes heureux d’en être sortis, non?(Ils rient)

J. D. : Bien sûr, pour le moment, je n’ai pas regardé une seule course où je me suis dit que j’aurais bien aimé être dedans. B. G. : Moi, c’est pareil pour le moment, je n’ai pas eu de nostalgie, je n’ai pas eu l’envie d’être sur telle ou telle course. J. D. : Même pour les classiques. Je sais que j’ai eu mon temps. Et c’est bien comme ça. Ce que je regrette toutefois, c’est le manque d’ambiance que nous avons connu les deux dernières saisons avec les restrictions liées à la crise sanitaire. C’était devenu un peu triste. Là, quand je vois que le public est à nouveau là en Flandre, ça fait envie. Avec les monts remplis de public, le Tour des Flandres, ce sera de nouveau une énorme fête. Si tu connais ça, c’est très impressionnant.

20220329, café Babbocaffé à Esch-sur-Alzette au 26 rue des remparts, Interview avec Jempy Drucker et Ben Gastauer, foto: Editpress Feller Tania

Vous avez regardé toutes les classiques?

J. D. : La plupart oui, mais uniquement le final. Je n’ai pas manqué Harelbeke. Mais pour le moment, il n’y a pas eu un jour où je me suis dit, il faut absolument que je voie ça… B. G. : C’est la même chose pour moi. Je n’ai pas regardé une course entièrement depuis que j’ai arrêté. J. D. : Quand tu connais, tu regardes le plus important. B. G. : Cela fait du bien de revoir des courses, mais sans regret de ne pas être au départ. Et lorsque ça paraît dur, qu’il pleut, je me dis que c’est quand même bien d’être à la maison. J’ai un peu perdu ce truc de devoir me faire mal tout le temps. J. D. : On sait ce que c’est. Chaque chose prend une fin. C’est fini désormais, le chapitre est vraiment terminé. Je peux regarder une course sans regret également. Parfois, on se demande où on se trouverait, mais cela reste une pensée d’une seconde. Pas plus…

Globalement, qu’avez-vous pensé des courses de début de saison?

J. D. : Les Jumbo ont fait beaucoup de bons résultats et on a vu beaucoup de malades. B. G. : Paris-Nice a des dégâts. On en voit encore les effets. J. D. : On a vu de jolies courses avec la domination de Jumbo. Et Pogacar aussi…

Ce qui n’a pas empêché Matej Mohoric de remporter Milan-San Remo…

J. D. : C’est vrai, c’est un malin. Il a su prendre un risque. C’était la gagne ou l’hôpital!

Cela résume-t-il aussi un peu le cyclisme d’aujourd’hui?

J. D. : Il n’y a plus de respect. Je ne suis pas le seul à le dire, mais tous les anciens tiennent ce discours. (Peter) Sagan le dit régulièrement dans des interviews. Lorsque le maillot jaune s’arrête pour un besoin naturel… B. G. : (Il coupe) Ça continue d’attaquer!

J. D. : Il y a de cela seulement cinq ans, cela ne serait jamais arrivé. B. G. : Apparemment, les jeunes pros n’ont pas appris ces règles (il rit). J. D. : Je me souviens que lorsque je suis passé pro, il y avait des gars comme (Tom) Boonen, (Fabian) Cancellara qui étaient très respectés. B. G. : Les anciens nous reprenaient très vite si on faisait des erreurs. Aujourd’hui, on incite plutôt les jeunes coureurs à tenter tout pour ramener des points UCI, la pression est plus forte. Je l’ai ressentie à la fin.

J. D. : Moi, j’ai l’impression que les plus jeunes s’en foutent pas mal. Parfois, j’ai dit à certains qu’ils ne pouvaient pas courir comme ils le faisaient. En passant de la gauche à droite. Sans regarder les autres coureurs. Je leur disais, « tu n’es pas tout seul dans le peloton… ». Si une voiture est mal garée, ils te passent juste avant et rentrent sans un signe dans le peloton. Et ça, quelquefois à cent kilomètres de l’arrivée. Réponse, « va te faire foutre! » ou « c’est la course, hein…“. Maintenant, avec deux enfants à la maison, tu es plus relax dans ton canapé que dans une course où tu risques ta vie. Aussi, à un moment donné, je me suis dit, je veux bien casser la clavicule, mais que ce soit au Tour des Flandres ou sur Paris-Roubaix. Pas sur l’Étoile de Bessèges! Puis dans les courses importantes, je me suis autorisé à prendre des risques à mon tour. Pour certains jeunes, la prise de risque, c’est sur n’importe quelle course. Bien sûr qu’il y a plus d’obstacles sur la route qu’avant, mais beaucoup sont inconscients des risques. On a parfois le sentiment qu’ils sont contents d’entendre le bruit caractéristique des chutes dans le peloton, car cela élimine des concurrents. Seuls les anciens font encore signe sur les différents dangers. B. G. : On le voit également dans les courses par étapes, les coureurs du général se mêlent au sprint et ajoutent du danger. Personne ne veut prendre de cassures. Il y a tellement de pression pour tout le monde…

La pédagogie est-elle une solution? B. G. : Oui, je pense même que les organisateurs doivent faire des efforts sur ce point. J. D. : Cela tombe quand même souvent parce que les coureurs prennent trop de risques, c’est mon avis.

On revient à Matej Mohoric, sans cette prise de risque, il ne remporte pas Milan-Sanremo… J. D. : Mais s’il tombe, il peut se tuer. S’il était tombé dans le virage où il a glissé (NDLR : dans la descente du Poggio), il peut se faire très mal. En pareil cas, on incrimine l’organisation. Si tu prends un risque comme ça, si tu tombes, c’est de ta propre faute. B. G. : Après, il y a quand même des organisateurs qui ne font pas toujours de bons choix de parcours.

Vous vous voyez comme de futurs organisateurs d’épreuves? J. D. : Aider, oui. Organiser, non. B. G. : Oui, pour donner des conseils. J. D. : Parfois, par exemple, c’est bien d’avoir un virage près de l’arrivée, lorsque ça étire un peloton. B. G. : Mais on voit que ça tombe aussi dans des lignes droites. J. D. : Oui, car il y a trop de coureurs qui vont de tous les côtés…

On revient à la course. Qu’avez-vous pensé de vos jeunes compatriotes sur les premières courses?

J. D. : Ils sont bien. Alex (Kirsch) et Kevin (Geniets) sont très forts. B. G. : En Belgique, on les voit, ils font beaucoup de travail. Alex a beaucoup progressé dans les ascensions des monts. J. D. : Je pense que la Vuelta 2021 lui a fait du bien. Avec les classiques reportées en fin de saison en 2020, c’était un manque et l’impossibilité de participer à la Vuelta ou au Giro, c’était compliqué. L’an passé, il a disputé le Tour d’Espagne et je pense qu’il a passé un cap. On l’avait vu sur le Tour de Luxembourg, il avait passé un cap. C’est impressionnant ce qu’il fait pour ses leaders. Kevin aussi. Désormais, ils doivent commencer à penser à eux, chercher une opportunité. Ça fait du bien.

B. G. : Ils ont les jambes pour faire des résultats. J. D. : Kevin a terminé neuvième du Nieuwsblad en 2021. Il doit avoir le déclic pour rester avec les meilleurs jusque dans les derniers kilomètres du final. Il y est presque. Il doit y penser pour la saison prochaine. Regarder les Jumbo. Suivre Laporte quand il sort par exemple. Au lieu d’attaquer seul et en premier. Alex est dans le même cas. Un autre coureur me plaît bien, c’est Luc Wirtgen. B. G. : Oui, il fait de belles choses. Il est toujours là cette année. J. D. : Il fait de bons classements, on ne parle pas beaucoup de lui, mais il a bien progressé, il a un bon style de grimpeur-puncheur. B. G. : D’ailleurs, il a déjà changé. Avant, il cherchait les échappées matinales et ce n’est plus le cas. Il a pris confiance et il court pour faire un résultat.

Vous avez donc des successeurs…

B. G. : Il y a du monde, il faut que ça continue.

J. D. : Oui, il faut que ça continue chez les juniors et les espoirs. Alex (Kirsch) et Bob (Jungels) s’arrêteront également quand viendra leur tour, d’ici quelques années. Ils viendront sur le siège où nous sommes installés.

B. G. : Il ne faut pas s’endormir et former les juniors et espoirs…

Finissons avec le Tour des Flandres qui s’annonce. Quels sont vos favoris?

J. D. : Il y a Van Aert (NDLR : cet entretien a été réalisé mardi avant l’annonce de la maladie du champion de Belgique) et le mystère Pogacar. C’est une course intéressante.

B. G. : Après, tout peut toujours arriver sur le Tour des Flandres.

J. D. : Bon, c’est 250 kilomètres, on va retrouver les mêmes noms qu’on connaît. Sur Paris-Roubaix, une grosse surprise reste possible, pas sur un Tour des Flandres. Je vois bien un Pogacar, s’il arrive à survivre sur le final, au Koppenberg, alors il pourra gagner. B. G. : Tout dépendra de la façon dont il passe les pavés…

Ce type de coureurs polyvalents, c’est nouveau?

B. G. : Oui, nous étions de la catégorie des coureurs de classiques flandriennes ou de classiques ardennaises. Lui fait partie de cette génération qui sait tout faire. On n’aurait jamais vu Froome ou Contador venir sur le Tour des Flandres pour le gagner…

J. D. : Au Grand Prix de Denain, on a vu aussi (Primoz) Roglic faire la course…

B. G. : Je trouve ça bien. J. D. : Tu vois que si tu as le moteur, tu peux le faire. Et si tu es bien placé une fois, alors tu es devant. B. G. : Il y a quelques années de cela, (Romain) Bardet demandait toujours de disputer les classiques flandriennes, mais l’équipe répondait que c’était trop dangereux. Toute l’équipe dépendait de ses résultats… J. D. : Il faut dire qu’il y a quand même des chutes sur ces courses., on y revient…

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