JEMPY DRUCKER ET BEN GASTAUER (1/2)

RENCONTRE DES SPORTS Ils se sont retirés en même temps du cyclisme professionnel. On connaît presque tout de la longue et belle carrière de Jempy Drucker (35 ans) et de Ben Gastauer (34 ans). On se demandait comment ils appréciaient leur fraîche retraite. S’est ensuivie une belle rencontre où les deux hommes ont dialogué une bonne heure. Premier volet aujourd’hui. Le deuxième viendra dans notre édition de demain.

JEMPY DRUCKER ET BEN GASTAUER (1/2)

L’interview n’est pas officiellement commencée que Jempy Drucker, arrivé de son côté depuis Mondercange, converse à bâtons rompus avec Ben Gastauer, dont le vélo de ville électrique, garé à proximité, vient de réaliser un autre court trajet, de Schifflange à Esch-sur-Alzette. Le rendez-vous avait été donné mardi en terrasse du Babbocaffè, rue des Remparts à Esch-sur-Alzette où les deux viennent régulièrement se ravitailler en grains. 

Est-ce que c’est la première fois que vous vous revoyez depuis l’arrêt de votre carrière?

Jempy Drucker : Oui, on s’est écrit un peu, mais c’est bien la première fois qu’on se revoit physiquement. C’est à cause de la distance…

Ben Gastauer : (Il rit) Oui, ça doit être ça. Souvent, on s’est dit qu’il faudrait qu’on aille boire un verre ensemble… On est retraité, et on n’a jamais le temps!

J. D. : Cela fait partie de notre nouvelle vie, quoi, de ne jamais avoir de temps (il rit).

Quels sentiments avez-vous de vous retrouver retraité en même temps?

J. D. : On a grandi ensemble, hein…

B. G. : On savait que ça allait arriver un jour, mais j’avais espéré pour Jempy que ça dure un peu plus car il avait toujours envie.

J. D. : Oui, j’avais encore envie, mais voilà… Cela fait partie du processus. Si tu commences une carrière sportive, tu sais qu’à un moment donné, la retraite arrive, que cela va être la fin.

Qu’est-ce qui change dans votre vie de tous les jours?

B. G. : Un peu tout!

J. D. : Tu ne dois plus t’entraîner. Un job de cycliste professionnel, c’est un job de 24 heures. Tu ne fermes pas la porte et à 18 heures, c’est fini. Tous les sacrifices sont importants, l’alimentation, l’entraînement, les stages, tout ça, c’est terminé. Et tu es tout le temps à la maison. Pour moi, c’est le plus grand changement.

B. G. : Oui, de passer du temps avec la famille, c’est ce qui marque le plus. On a de nouveaux projets de vie. On travaille à un autre objectif et ça fait beaucoup de bien de passer du temps avec tes proches. Moi, je n’ai jamais eu de problème pour aller m’entraîner, j’adorais même ça. Mais j’avoue que ça me fait du bien de ne plus devoir le faire tous les jours. Je profite aussi des week-ends en famille et à la maison. J’ai découvert ça! Ça fait du bien…

Le sport que vous pratiquez aujourd’hui, il est de quelle nature?

J. D. : J’ai fait un peu de gravel, mais allez, c’est devenu plus un plaisir. Tu roules et tu n’as pas l’obligation d’un plan d’entraînement. Si tu veux t’arrêter sur un banc, tu t’arrêtes et tu regardes le paysage…

Vous l’avez fait?

J. D. : Oui (il rit). T’es tranquille. Un jour, je roulais et je me suis dit, tu peux monter cette bosse le plus doucement possible, regarder à gauche et à droite. J’étais tranquille à quinze à l’heure et j’ai vu des choses que je ne voyais jamais. Je trouvais ça beau. Alors que lorsque tu es pro, tu es concentré sur l’entraînement, les watts et tout ça…

B. G. : J’avais ressenti ça en fin de saison dans le sud de la France. J’ai pris conscience que ce serait l’une des dernières fois que je pouvais m’entraîner avec un niveau correct et je voyais le paysage d’un autre œil. C’était chouette. Mais je dois dire que je ne suis plus remonté sur le vélo depuis ma dernière course. Bon, j’emmène les enfants à l’école avec mon vélo électrique.

J. D. : Ah oui, mais là, ce n’est plus du vélo, hein (il rit).

B. G. : Oui, avec la blessure, je voulais m’arrêter trois mois complets. Et puis, j’ai une bonne excuse, je n’ai plus de vélo de route chez moi! J’ai tout rendu à BMC. Mais je viens d’en commander un et il va arriver, alors je vais reprendre un peu. J’ai fait quelques footings.

J. D. : Moi aussi…

B. G. : Avec les enfants, on bouge tout le temps mais ce n’est pas du sport pour faire du sport. Je sens que l’envie revient quand même.

Aujourd’hui que vous n’êtes plus tenu à des exigences, prenez-vous plaisir à manger sans restriction?

J. D. : Honnêtement, si j’ai envie de chocolat, je mange un morceau et je m’arrête alors que lorsque j’étais cycliste, j’ouvrais la boîte et je la finissais (il rit), car c’était soi-disant interdit. Bien sûr, si tu es dans une kermesse en famille, tu manges une frite que tu n’aurais jamais mangée avant. Mais je ne me dis pas que je dois manger une pizza tous les jours. Je me souviens que lorsque mes saisons étaient finies, j’avais mon programme pour décompresser. J’avais ma liste des choses à manger avant que la saison ne reprenne parce qu’ensuite, je savais que je ne pourrais plus le faire avant l’hiver suivant…

B. G. : Je n’ai jamais eu de problème avec l’alimentation. J’ai toujours pu manger équilibré sans devoir me forcer. D’ailleurs, les restrictions n’ont jamais marché pour moi. Je n’ai jamais été dans l’excès. Aujourd’hui, je mange moins; car je fais moins de sport.

J. D. : Je sens aussi que j’ai moins faim que lorsque je courrais.

Vous avez fait de bonnes fêtes quand même?

J. D. : Avec les restrictions, cela n’a pas été facile. Cela fait partie de la vie de boire un coup de trop sans exagérer non plus, non?

B. G. : J’ai fait une belle soirée cet hiver pour mes adieux avec l’équipe.

J. D. : Ce qui est sympa, c’est d’être libre samedi, dimanche. Quand tu cours, tu ne peux jamais voir les amis.

D’un point de vue familial, tout a changé pour vous?

J. D. : Oui, lorsqu’on est pro, on est parti 200 jours par an. Quand tu viens d’une structure familiale comme nous deux, je pense que c’est plus facile à digérer.

B. G. : Cet aspect familial est important pendant et après la carrière. Moi, j’ai eu du temps pour me préparer et avec le covid-19, les enfants étaient habitués de me voir à la maison. Avant, quand je partais pour trois semaines, ce n’était pas un problème, mais maintenant, si je pars une demi-journée, c’est un vrai souci, les enfants me font carrément la tête…

J. D. : Quand j’ai dit à ma fille que je ne partirais plus sur des courses, elle m’a directement dit que c’était super, qu’elle me verrait davantage.

B. G. : Ça change tout pour l’organisation familiale. C’est un grand soulagement pour mon épouse qui lance un deuxième projet professionnel dans son métier de kinésithérapeute. Elle avait besoin de soutien. Avant, c’était un peu l’inverse, mon sport était la priorité et c’est bien de changer.

Du coup, parlez-nous de vos projets de reconversion professionnelle…

B. G. : Je pense que Jempy, comme moi, on a envie que ça avance, on n’a pas envie de rester à la maison.

J. D. : Toute notre vie était construite autour d’objectifs et à un moment donné, ça fait quand même du bien de ne plus en avoir.

B. G. : J’avais toujours besoin d’un challenge et lorsque j’ai arrêté, c’était important d’en avoir un autre, de savoir où cela allait aller, même si tout n’était pas concret à 100 %. Cela me laissait ensuite le temps de le concrétiser, de le construire. Si je n’avais eu aucune idée, cela aurait été compliqué pour moi.

J. D. : Pour moi, c’est déjà un peu connu. Cela fait trois courses que je suis avec la fédération nationale dans l’encadrement, comme le week-end dernier sur Gand-Wevelgem espoirs. Lorsque j’ai annoncé ma retraite à la mi-janvier, la fédération m’a contacté. Ce serait un métier qui me plairait de faire apprendre le métier aux jeunes Luxembourgeois, car tu connais tout le chemin. J’ai passé trois week-ends avec eux et ça m’a beaucoup plu. Maintenant, qu’est-ce que cela va donner dans le futur, on va voir! Je vais préparer à la fin avril un certificat pour être entraîneur fin avril. Cela se déroule au Portugal et c’est organisé par l’UCI (NDLR : Union cycliste internationale). C’est une piste qui me plaît. Je suis encore dans le vélo, j’ai des connexions. Pour Gand-Wevelgem, dans la réunion des directeurs sportifs, j’étais là avec d’autres directeurs sportifs, j’ai retrouvé un peloton. Il y avait là Nicolas Roche, Jan Stannard, Robert Wagner. J’ai revu, Sven Venthourenhout, Serge Pauwels, Jan Kirsipuu, Keyvin Ista. Que des anciens coureurs. Tu vois que dans tous les pays, on recherche des anciens professionnels.

B. G. : Cela me paraît logique…

J. D. : Oui, mais chez nous, cela n’a pas toujours été forcément le cas. Mais ailleurs, c’est vrai que c’est courant. Au Danemark, Anders Lund est entraîneur. On revoit beaucoup d’anciens professionnels dans les équipes de jeunes.

Par après, vous pourriez avoir envie de vous diriger vers les équipes professionnelles?

J. D. : Dans une équipe du World Tour, non. Là, j’ai vraiment plaisir de travailler avec les jeunes. Cela me ferait bizarre de faire un meeting avec des coureurs avec qui on a couru.

Cela arrive souvent dans les équipes…

B. G. : Moi, j’ai eu le cas avec Cyril Dessel qui avait été mon coéquipier avant de devenir mon directeur sportif (après sa carrière chez AG2R que le coureur français a terminée en 2011). Cela s’est bien passé, mais cela fait bizarre, car forcément, il n’avait plus le même discours que lorsqu’il était coureur.

J. D. : C’est normal, tu changes forcément.

B. G. : Oui, d’ailleurs, je n’ai pas arrêté depuis longtemps, mais j’ai déjà une autre perspective que lorsque j’étais coureur. Quand tu es encore en activité, tu ne le comprends pas forcément. Tu te dis, mince, on a couru ensemble, qu’est-ce qu’il me raconte.

J. D. : Oui, tu peux le prendre mal (il rit). Tu es sur un autre bateau et voilà…

Quelquefois les réactions des directeurs sportifs peuvent même être cinglantes, même si dans le cyclisme, c’est assez rare, la plupart des compétiteurs cherchant à donner le meilleur d’eux-mêmes…

J. D. : Il peut y avoir des raisons d’être en colère selon le scénario des courses. Quand ce n’est pas bon, il faut le dire.

B. G. : Je me souviens d’une anecdote où sur une Vuelta, on avait loupé une bordure avec (Domenico) Pozzovivo. « Pozzo » arrive dans le bus, il était content. « On a limité la casse, c’est bien. » Notre DS, Julien Jurdie, arrive, il nous passe une soufflante, « c’était quoi ça sur la bordure, on vous avait prévenu! ». On s’est pris une brasse monumentale. Tous les coureurs s’étaient fait engueuler et « Pozzo » me regarde et me dit : « Ce n’était pas une si mauvaise journée que ça! » (il rit). Plus personne ne parlait. Le lendemain, Julien est revenu au petit-déjeuner avec le sourire : « On a tous pété un bon câble, maintenant, on repart… » C’est un directeur sportif tellement passionné! Moi, je trouve que c’est aussi bien de dire les choses quand elles doivent être dites.

J. D. : Avec le recul, je suis d’avis qu’il ne faut pas toujours dire, si c’était mauvais, que c’était bon… Si c’est nul, alors c’est nul. Mais il faut le faire avec bonne foi.

Vous concernant, Ben, l’avenir passe par des études de kinésithérapeute?

B. G. : Oui, c’est ça, j’attaque ce vendredi (aujourd’hui) à Lunex (NDLR : Lunex University à Differdange). Cela fait quelques années que j’avais envie de ça. J’ai envie de rester dans le sport. La thématique de la rééducation dans le sport chez un sportif après une blessure, m’intéresse également. L’aspect prévention des blessures. Je veux aussi préparer un diplôme d’entraîneur en préparation physique avez l’Eneps (École nationale de l’éducation physique et des sports). Cela va très bien ensemble. Cette formation est remise en septembre. Je suis content de partir là-dessus. J’aurais pu commencer tout de suite au niveau 4, ce qui était bien. Cela viendra plus tard. Je reste quand même aussi dans le sport. Bon, les études vont durer cinq ans, c’est un peu long. On va voir comment ça va se passer. Mais j’ai déjà bossé l’anatomie ces deux derniers mois pour prendre de l’avance. Et j’ai aussi proposé mon aide à la fédération nationale. Cela me tient aussi à cœur. Ils ont besoin d’aide pour l’encadrement. Il n’y a rien eu de concret pour le moment, mais on verra s’ils ont besoin ou pas. Cela me tient à cœur. Et comme Jempy, je pense qu’on peut aider efficacement. Moi, ce que je sais, c’est qu’il faut faire quelque chose pour les jeunes, car ces dernières années, c’est devenu compliqué. Lorsqu’on est coureur professionnel, on ne se rend pas compte des problèmes. Je pense que c’est bien qu’un changement arrive. Pour que les jeunes soient le mieux encadrés possible.

J. D. : Il y a en effet beaucoup de travail à faire chez les jeunes. C’est toute la culture du cyclisme qui est bouleversée avec le phénomène de la jeunesse. Des équipes professionnelles embauchent carrément des juniors. On nous a toujours dit qu’il ne fallait pas brusquer les choses. On nous disait qu’il fallait y aller doucement. Doucement chez les juniors et ensuite chez les espoirs où tu fais tes quatre ans…

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Tu roules et tu n’as pas l’obligation d’un plan d’entraînement. Si tu veux t’arrêter sur un banc, tu t’arrêtes et tu regardes le paysage…

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